Rétrospective Comblain
Rétrospective Comblain
L’Heure Gargantuesque
1959 avait convaincu les organisateurs de Comblain du bien-fondé de l’expérience.
1960 avait fait monter les enjeux bien au-delà du seul intérêt musical.
En 1961 et 1962, une sorte de fièvre hallucinée fait basculer le festival dans le Gigantisme, tandis que, la partie variété prenant de l’ampleur, Comblain se voit comparée dans la presse (étrangère surtout) à une vaste kermesse.
La promo dans La Meuse gonfle encore davantage, à grands coups de pleines pages. La SNCB ajuste ses tarifs pour le week-end des 29 et 30 juillet. Des animations sont prévues pour occuper les enfants (c’est l’époque de la fameuse Brigade M).
On affirme que le problème de parking sera résolu, coûte que coûte (mais pour éviter les encombrements, il faudrait carrément redessiner la voirie dans un rayon de 20 kms!).
Le merchandising s’organise (cartes postales, enveloppes, cachets postaux) tandis que l’intendance prend des allures bruegheliennes (15.000 litres de bière, 5000 hot-dogs, des bars et des baraques à frites dans tous les coins) - le saxophoniste Babs Robert en saît quelque chose: vainqueur du Tournoi, il gagnera son poids en fromage !
Si la présence dans la partie “Variétés” d’un Sacha Distel peut aisément se justifier (Distel, avant les Scoubidous, était un excellent guitariste de jazz), celle de la plantureuse actrice hollywoodienne Diana Dors relève d’un souci décoratif plus que musical.
Plus sérieusement, c’est au graphiste Nory Compère que l’on confie la conception de la page de couverture du programme-souvenir.
On annonce des captations par deux chaînes de tévé américaines et 17 chaînes de radio, ainsi que deux heures de diffusion en Eurovision !
Après s’être gargarisé de l’étiquette “capitale européenne du jazz”, on propulse cette fois Comblain “capitale mondiale du jazz” (jusqu’à la Fédération du Jazz du Japon, qui offre son aide pour diffuser la bonne nouvelle en Asie!).
Ce qui est peut-être le plus étonnant avec le recul, c’est le timing délirant qu’induit la quantité de groupes programmés en une même journée: comment imaginer un Bud Powell montant sur scène pour les 20 minutes qu’on lui a chichement attribuées ?
Babs Robert recevant son poids en fromage, coll RP
Couverture du Patriote Illustré: si Kenny Clarke fait la Une, c’est à peine si son nom est cité dans le compte-rendu du festival, à l’intérieur du magazine. coll MJ JPS)
Que dire du 1/4 d’heure auquel a droit le trio de René Thomas ? Des 35 minutes pendant lesquelles doivent se succéder sur le podium le trio de Van Poll, la chanteuse Arly Day, le quartet de Flavio Ambrosetti, celui de Dusko Gojkovic et le Roman New Orleans Jazz Band - changements de scène compris ! ?
Des horaires évidemment intenables, qui expliquent sans doute en partie les retards barnumesques qui, de décalage en décalage, finiront par reléguer les têtes d’affiches aux (toutes) petites heures de la nuit.
Mais, après tout, c’est ça aussi, le jazz, non ?