Rétrospective Comblain

 

Baptème de Stèle

Les formules à l’emporte-pièces apparues dès la deuxième année du festival (“Comblain, capitale mondiale du jazz”, “le plus grand festival au monde”) avaient quelque chose de gentiment mégalomane et le nombre d’entrées avancé devait évidemment être relativisé.


Alors que tout le monde redoute le tournant de cette 5° édition, elle va connaître le même succès populaire que ses prédécesseurs, mais, en outre, Comblain va y gagner en reconnaissance auprès des spécialistes.

En 1963, les organisateurs avaient constaté un nombre croissant de resquilleurs (2000 au moins). En 1964, c’est une véritable chasse à la fraude qui est mise sur pied (le texte qui figure en en-tête de ce panneau n’est qu’un court extrait du règlement kafkaïen remis aux préposés aux entrées).


Comble du paradoxe, c’est à un sculpteur liégeois qui, l’année précédente, avait habilement franchi les contrôles sans bourse délier, que Napoli commande une statue à la gloire du Festival !


L’homme s’appelle Georges Polus; son oeuvre, une statue en polyester modelé baptisée Jazzmen est un des pôles d’attraction de cette 6° édition: elle trône aujourd’hui encore au coeur du village de Comblain.

Autoportrait d’Yvan Delporte admirant la statue de Polus, in Télé Moustique, coll JL

En somme, ça s’annonce plutôt bien, cette fois encore.

Et l’écho de répondre: et pourquoi en irait-il autrement ? C’est qu’à force de médiatisation forcenée (et donc quelque peu manipulatoire), tout le monde semble bel et bien persuadé de l’évidence du syndrome comblinois: le festival est devenu aussi naturel aux bords de l’Ourthe que l’herbe et les vaches !


Et l’herbe, ça repousse chaque année, non ?


Un exemple: depuis cinq ans, les organisateurs clament à qui veut l’entendre, que Comblain-la-Tour est en passe de devenir, devient, est La Mecque du jazz; du coup, avec une crédulité et une naïveté touchantes, les lecteurs de la Gazette de Liège avalent sans rechigner le scoop mégalo qui leur est servi dans la foulée du festival - un scoop qui, en temps ordinaire, aurait été perçu comme un simple canular ou comme un poisson d’avril en rupture de calendrier: dans cet article”exclusif”, on nous apprend en substance et en vrac :

Le graphisme du programme 64 (Boden & Dechy) restera le logo du festival jusqu’en 66 (enveloppes, etc),
coll JCD

Au rayon nouveautés, le festivalier découvre encore un podium flambant neuf sur lequel, ô surprise, ne défileront que des orchestres de jazz (la variété et les “yé-yé” sont définitivement parqués dans la Tente des Teenagers).


Un virage qui explique peut-être en partie une volubilité promotionnelle un peu moins effrénée de la part des quotidiens. Mais un virage qui constitue aussi un garant de crédibilité considérable pour les amateurs de jazz. Lesquels s’avèrent sensibles à la caution apportée au festival par des spécialistes comme A. Bettonville, C. de Radzitsky, M. Danval ou J. Lefebvre. Et se pâment en apprenant que, pour la première fois, le New-York Times a dépèché un de ses reporters à Comblain. Histoire de ne pas oublier que la Fête reste néanmoins ouverte à tous, les instances communales et provinciales prennent en charge diverses actions promotionnelles grand public (Rallye Automobile, caravane publicitaire etc).


- 1. que le grand pré sera bientôt la propriété du Festival;


- 2. qu’on va y ériger, “en dur” un podium permanent qui accueillera six fois l’an une grande manifestation musicale;


- 3. que Comblain abritera dans un avenir proche un authentique Centre Mondial du Jazz “avec discothèque, bibliothèque et cinémathèque de jazz (…), formation de conférenciers spécialisés, centre d’hébergement pour orchestres etc etc.
Une Maison du Jazz à la puissance 12, en somme !


Un joli rêve aussitôt désamorcé par les fermiers comblinois, qui évoquent Jules Verne, précisent que le pré n’est pas à vendre, et ajoutent, un rien plus acides, que Joe Napoli ferait mieux de commencer par apprendre le Français !