"Je ne prononce jamais le mot jazz devant une dame:
c'est un mot très très sâle" (Eubie Blake, pianiste de ragtime)

1619.
Les premiers esclaves noirs débarquent, pieds et poings liés, sur le sol américain. Pour gonfler leur négoce, nos grands-pères, macabres dealers de chair, n'ont pas hésité à violer l'Afrique en profondeur. Ils oeuvrent pour la civilisation, bien sûr, on connaît la chanson - les nègres, les peaux-rouges, les chinetoques, c'est racaille et compagnie: un troupeau de fainéants, je ne vous dis que ça: des appâts pour fouet, tout juste bons à bailler et à forniquer dans les coins.
Mais le pire, c'est encore leur musique, enfin, ce qu'ils pensent être de la musique: non, décidément, ces gens-là n'ont rien d'humain !
Traversée de l’Atlantique en première classe, D.P.
1789.
Tandis que la vieille Europe joue à faire la révolution, le Nouveau Monde se prépare à couper le cordon. Un cordon à deux vitesses évidemment, la communauté noire n'ayant pas le moindre droit à la parole. Mais à quoi bon parler lorsque l'on peut chanter ?
Ecoutez mieux: rien, ni le grognement des canons ni le bêlement du Klan, ni même le tintement des pièces d'argent, ne peuvent couvrir ce son qui monte, inexorable, des prisons de coton. Alors même que leur corps se déchire aux barbelés des plantations, et leur âme à ceux de l'humiliation et du mépris, des hommes à la peau sombre tissent entre eux les filaments d'un chant qui va changer le monde.
Les plus belles fleurs poussent sur le fumier. La floraison sera à la hauteur de la putrescence !
Chromo caricatural : l’abolition de l’esclavage, in “L’épopée du Jazz t 1, Gallimard”
1900.
Les sages-femmes s'épongent: il aura fallu trois siècles de grossesse (à risque) mais le jeu en valait la chandelle: l'Amérikkke vient d'accoucher d'une musique fourre-tout née de la douleur et de l'espoir.
Il faudra quinze ans encore pour que l'enfant se trouve un nom à sa mesure, un nom puisé à l'argot des rigoles, un nom qui fleure bon l'alcool, le sexe et la fumée (bonjour les malentendus), un nom qui sonne et qui claque :

J-A-Z-Z !

King Oliver Creole Jazz Band, D.P.
1918.
L'issue de la première guerre fait basculer le monde, un monde qui vivra désormais à l'heure américaine.
Dès 1920, Y a du Jazzband partout !