“J’aimerais devenir un Saint“ (John Coltrane)
La grogne qui s’empare des organisateurs et des Comblinois en 65 (problèmes d’organisation, de préséance, de gros sous) n’empêche pas cette 7° édition de proposer une affiche plus prestigieuse que toutes celles qui l’ont précédée.
On déplore pourtant plusieurs défections (Andrew Hill, Richard Davis, Jean-Luc Ponty, la Pluie).
On subit quelques retards homériques.
On assiste même, dernier vestige des vélléités commerciales sauce Napoli, le parachutage incongru, sur le grand podium, d’un Roger Moore qui a droit aux spécialités culinaires locales (poellée de tomates et omelette baladeuse).
Joe Napoli aide un "Saint" assailli par ses fidèles à regagner sa voiture, coll MJ (LM)
Comblain 65 n’a aucun besoin d’un Saint de série télévisée, puisqu’un Saint authentique est inscrit au programme: parlons-en.
En 63 déjà, on avait annoncé sa venue à Comblain; mais le projet était resté sans suite, au grand dam de ceux qui avaient pris la rumeur au sérieux.
Cette année, par contre, pas de lézard: l’homme qui personnifie à lui seul la richesse, la colère et la ferveur des années ‘60, l’homme qui modèle depuis dix ans l’avenir du jazz comme seuls Louis Armstrong et Charlie Parker l’ont fait avant lui, John William Coltrane s’est frayé un chemin à travers le siècle jusqu’au grand pré de Comblain-la-Tour, flanqué de Mc Coy Tyner (pn) Jimmy Garrison (cb) et Elvin Jones (dms), ses frères de furia, de tendresse et de notes. Ensemble, ils délivreront le public de la brume glacée montée de l’Ourthe, et ils écriront du même coup une des plus belles pages de la saga comblinoise.
Une page dont le son et l’image échapperont par miracle au vandalisme ordinaire et aux autodafés plus bêtes que méchants.
La seule présence de Coltrane suffirait à faire de la cuvée 65 un must absolu. Pourtant, on est loin du compte puisque le podium verra également défiler, pendant ces deux jours fous, l’altiste Lee Konitz (qui jouera avec René Thomas et Benoît Quersin), la chanteuse Nina Simone, l’organiste Jimmy Mc Griff, le big band de Woody Herman - clou du samedi soir -, le quartet du clarinettiste Bill Smith et même, représentant (sous les huées) l’iconoclastie hallucinée de la New Thing, le quartet du saxophoniste John Tchicaï.
Sans oublier les meilleurs jazzmen européens, de Mangelsdorff à Franco Ambrosetti, de Michel Roques à Jacques Pelzer. Avec le recul, ça laisse rêveur.
Sept ans, l’âge de raison ? Que nenni! Le septième anniversaire de Comblain est fêté avec un sens éblouissant de la démesure. Oh, bien sûr, tout cela n’est pas très commercial, et le bar de la presse ne désemplira pas. Mais pour les fidèles des premiers rangs, fichés dans l’herbe depuis 59, quel cadeau ! Voir Coltrane et puis mourir. On n’ est pas loin du compte, hélas.
Benoît Quersin (cb) et Lee Konitz (as) - cool à la sauce belgo-américain, coll PI