“Monsieur Hacquier, en réponse à votre aimable lettre du 17 mai courant, nous regrettons de vous informer que le festival de jazz de Comblain-la-Tour n’aura pas lieu en 1967. “
Malgré le courrier qui s’accumule comme chaque année dans la boîte aux lettres du festival, le verdict est implacable: il n’y aura pas de Comblain ‘67. Qui a tué Comblain ? s’interroge un hebdomadaire, croyant sans doute participer à une partie de Cluedo ou à un roman d’Agatha Christie.
Il faudrait une armée de sociologues pour coucher noir sur blanc l’entrelacs des causes exactes du déclin et de la chute du Festival de Comblain.
Le recul, s’il permet de mettre en lumière certaines d’entre elles, en occulte probablement d’autres. On peut toutefois tenter de déblayer le terrain, en soulignant trois éléments:
1. les dissensions, querelles de Palais, conflits de pouvoir, et autres coups bas entre les intervenants: Napoli, qui s’est assuré par contrat 10% sur la recette brut puis sur toutes les rentrées parallèles (bars, commerces, parking…); le Syndicat d’Initiative, qui a “récupéré” le festival en 63 mais ne l’envisage que sous l’angle du tourisme; l’A.s.b.l. (qui entend au contraire professionaliser et rationaliser l’organisation, mais ne s’intéresse que de loin au jazz) les riverains (qui estiment avoir droit à leur part du gâteau, en compensation du raffût), la RTB (qui en a marre de passer pour la “vache à lait” du festival) - ça en fait du monde pour 2 jours de jazz par an !
2. les enjeux financiers, qui ont décuplé entre 59 et 66.
D’année en année, les cachets, les frais généraux, les défrayments, augmentent: les problèmes de gros sous ne peuvent qu’étouffer petit à petit le festival.
3. les mutations sociologiques propres aux années ‘60, qui affectent le jazz de l’intérieur comme de l’extérieur.
Couverture du dossier consacré à Comblain par Special, coll JL
De l’intérieur: le surgissement du free, présent à Comblain en 65/66, n’est pas fait pour accroître la popularité du jazz. De l’extérieur: les années de grande foule, le public était composé, au mieux, d’1/4 de jazzfans purs et durs, d’1/4 de pique-niqueurs attirés par les variétés (qui sont évacuées du grand podium dès 63), et d’une grosse moitié de jeunes en quête d’identité!
Or, si pendant les années yé-yé (1962-63), ceux-ci se sont contentés du défoulement entre copains dans la Tente des teenagers, au milieu des années ‘60, ils ont adhéré à une nouvelle culture, la culture “rock” . Et ce glissement a échappé aux organisateurs, tout comme leur a échappé le passage des chapeaux folkloriques de 1960 aux cheveux longs des beatniks de 1966.
Et puis, il y a autre chose, et c’est peut-être ça, finalement, la principale cause de la chute de Comblain: le coeur n’y est plus ! Même si le “bénévolat” des premières éditions n’est qu’un ingrédient de la manipulation médiatique accomplie par La Meuse et la RTB, à l’époque des “5 de Comblain”, on prenait son pied en organisant le Festival !
Assez disserté. Comblain a vécu.
Restent les souvenirs, les sons, les images. Et les dangers de la mythi-fication: le plus mauvais service que l’on puisse rendre à la mémoire de Comblain, c’est de clamer, par exemple, que “tous les grands du jazz y sont passés”. Et Armstrong, Miles, Ella, Dizzy, Duke, Basie, Monk, Hampton, Garner, Blakey ?
Comblain n’a pas besoin de ces hyperboles: Coltrane, Chet, Getz, Jimmy Smith, Cannonball, René Thomas suffisent largement à faire entrer l’Ourthe au paradis du Bleu !
Et le feeling du grand pré à la faire entrer dans celui de l’Humanité !