"(Dans les années '50) les Belges avaient une sérieuse longueur d'avance sur la mentalité française,
il n'y avait rien d'équivalent à Bobby Jaspar en France: il avait dix ans d'avance"
(Jean-Louis Chautemps, saxophoniste français)

1942.
Loin d’étouffer le jazz, l’occupation le dynamise: coupés des sources américaines, les solistes locaux mettent les bouchées doubles. Et comme la danse est interdite, le public tend enfin l’oreille vers la musique elle-même, une musique qui, pour certains, symbolise la liberté perdue.
Jazz-résistance ? Une chose est sûre: le noyau swing qui opère autour du grand saxophoniste Raoul Faisant sait ce que swinguer veut dire !
Au même moment, quelques gamins, fous de jazz eux aussi, font leurs débuts dans des orchestres étudiants - la Session d’une Heure, par exemple, dans lequelle joue le jeune Jacques Pelzer.
Le noyau swing liégeois au Mondial en
1941-42: de g à d: Paul Castadot (pn), Roger Vrancken (gt) Luce Barcy (voc) Gaetan Perini (cb) Johnny Stoffels (dms, voc) Raoul Faisant (ts), coll MJ (JPS)
1947.
Les “enfants” de Faisant prennent le pouvoir: les Bob Shots deviennent l’orchestre-fétiche de la ville, de la province, du pays tout entier. Boris Vian les adore.
Principaux solistes: Bobby Jaspar (ts, cl) Jacques Pelzer (as) Sadi (vbes, voc). Et dans la salle, ne ratant pas une occasion de faire la jam avec ses nouveaux amis, le jeune guitariste René Thomas.
C’est avec ces surdoués débordant de passion que la Meuse vire au bleu foncé: les Bob-Shots sont en effet le tout premier orchestre 100% européen qui ose s’attaquer à la musique sulfureuse de Charlie Parker et Dizzy Gillespie: le Be-Bop. L’ère du jazz moderne vient de commencer.
Les Bob Shots (1946): de g à d Armand Bilak (tp) Pierre Robert (gt) Jacques Pelzer (as) Bobby Jaspar (ts) André Putsage (dms) Charles Libon (cb), coll MJ (JPS)
1950
Pour les ex-étudiants des Bob Shots, l’heure du choix a sonné: déjà, le public déserte le jazz et dès lors, la seule voie pour (sur)vivre de sa musique, c’est l’exil.
Première escale: Paris, alors capitale européenne du jazz.
Bobby Jaspar y débarque en 1950, bientôt suivi par Sadi, Francy Boland, Christian Kellens. Et lorsque René Thomas et Jacques Pelzer les rejoignent pour un week-end ou une semaine, c’est une véritable colonie belge qui envahit Paris !
Sadi et Bobby Jaspar à l’assaut de Paris (1954), coll MJ (JPS)
1956.
Paris ne suffit plus ? Qu'importe: deuxième escale: New-York - et tant pis s'il faut à nouveau goûter à cette bonne vieille vache enragée.
Incroyable mais vrai, en quelques années, les Liégeois Jaspar et Thomas, comme Thielemans le Brusselère quelques temps auparavant, séduisent les plus grands maîtres américains. Bientôt, ils jouent, tournent et enregistrent avec Miles Davis, John Coltrane, J.J.Johnson, Bill Evans, faisant définitivement entrer leur "little provincial town" dans l'Histoire du Jazz - et par la Grande Porte, s'il vous plaît !
Marque de reconnaissance absolue pour René Thomas: un enregistrement en leader sur le label américain Jazzland, coll MJ.