CHRONIQUES CD's
ROBERT GLASPER : DOUBLE BOOKED Blue Note 94244 2 7
En ce début de XXIème siècle, il est de bon ton de glisser, de manière plus ou moins appuyées, de petites touches d’électro, de hip-hop, de scratching ou que sais-je encore, au sein d’un jazz plus classique (neo-bop par exemple). A l’inverse, Robert Glasper, pour son quatrième album en leader, a choisi de scinder de manière radicale les deux univers musicaux qui s’y cotoient. Se dégage un côté un peu schizo mais pas désagréable où, à cinq titres en trio acoustique (couronnés par une reprise du Think of one de Monk), succèdent six pièces complètement immergées dans les cultures que l’on continue à qualifier d’émergentes (alors même qu’elles ont émergé depuis belles lurette).
Avec Vicente Archer (cb) et Chris Dave (dms), Glasper propose un trialogue rythmiquement original : on se surprend à son écoute à se demander comment sonnerait le trio de Brad Mehldau si ses musiciens étaient noirs - je me comprends !
Peut-être un peu trop encensé à ses débuts, Glasper poursuit un cheminement intéressant où la technique (cfr certaines phrases jouées aux deux mains à l’unisson) reste au service d’un langage global et d’une démarche collective.
Un disque très XXIème siècle.
JPS
MICHEL BISCEGLIA - INVISIBLE LIGHT ( Prova Records PR 0909-CD10 )
Voici le cinquième album du pianiste autodidacte Michel Bisceglia, en plus des deux
disques co-réalisés avec le producteur-DJ Buscemi. Peu de trios piano arrivent
à dégager une atmosphère cohérente et intense sur toute la longueur d’un disque. C’est
pourtant ce qu’ont réalisé Michel Bisceglia et ses deux comparses.
Loin d’un remplissage
de notes, ce trio sait faire de la place au silence tout en continuant à nous faire rêveusement
dodeliner de la tête. Car il y a de ça, dans cet album, une invitation au rêve. Les notes
de Michel Bisceglia sont distillées, parcimonieusement semées sur un terrain fertile et
sobre cultivé par Werner Lauscher et Marc Léhan. On retrouve dans les compositions
et leurs arrangements une sensibilité modale jadis développée par le trio du regretté
Esbjörn Svensson. Le premier morceau du disque (Floating) en est une belle illustration.
La
technique n’est pas non plus en reste, en témoigne la plage Speed of Light, qui permet de
se rendre compte de la dextérité du pianiste. Cependant, la force singulière de ce disque réside dans les morceaux tels que
The Vertov : une ligne de basse obsédante soutenue par un rythme carré mais subtil sur lequel s’égrènent quelques accords,
et presque neuf minutes qui passent à une vitesse folle.
SP
CHRONIQUES LIVRES
JEAN WARLAND - Bass Hits. Editions Le Cri - 288 pages
On les attendait depuis longtemps : les mémoires de Jean Warland sont désormais disponibles en librairie.
L’air de rien, les publications de souvenirs de jazzmen belges viennent petit à petit enrichir le puzzle d’une histoire dont on ne mesure pas toujours la richesse. Si notre Sadi n’a pas eu le temps, hélas, de nous confier ses souvenirs comme il envisageait de le faire, le Toots de Marc Danval, la bio de Bobby Jaspar, les souvenirs de José Plume, le Dance Band de Gaston Bogaert sont venus s’ajouter aux livres historiques sur le jazz belge et le gonfler d’anecdotes souvent savoureuses. Et côte anecdotes, s’il est quelqu’un à qui on peut faire confiance, c’est bien Jean Warland !
Ce livre, c’est d’ailleurs, bien plus qu’une biographie structurée, une longue conversation à bâtons rompus avec le contrebassiste. Une conversation qui, sur une base vaguement chronologique, nous fait voyager de vagues en vagues, de souvenirs en souvenirs, d’émotions en éclats de rires. “Tout ça, c’est la faute à ma bobonne” : la première phrase du livre donne le ton. Et pour que les choses soient claires, Jean remet le couvert quelques pages plus loin, en “vrai brusselère” cette fois : “Dadess allemou de faut van men leven Bomma” !
Quoiqu’écrit majoritairement en français, le livre contient en effet des passages en néerlandais, en allemand etc. A l’image de la vie du narrateur dont le seul langage incontournable est la musique. La vie d’un vrai pro avec ses contraintes, ses aléas, ses bonheurs quotidiens, ses rencontres - à lire en priorité les chapitres sur Dizzy, sur Jack Sels (dont une superbe lettre manuscrite est reproduite dans le livre) ou sur Zarah Leander. Le style est direct et souvent imagé (“la belle tousse comme une locomotive grimpant la côte d’Ans”) : malgré quelques chapitres où les allusions techniques dépassent le commun des mortels (le chapitre sur le doigté de contrebasses est un must), et le tout est abondamment illustré de fabuleuses photos le plus souvent inédites.
Indispensable à tout qui s’intéresse de près ou de loin au jazz made in Belgium !
JPS
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