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Pithécanthrope et killer-kritics

Louis Armstrong à Liège en 1934

 

    A mon père, qui y était...               


Liège, mercredi 21 novembre 1934. Sur la scène du Théâtre Royal, Daniel Louis Armstrong offre à quelques amateurs de jazz, perdus dans une foule de chasseurs d'exotisme endimanchés, deux heures de jubilation et de bonheur musical : de ces heures que l'on trimballe avec soi la vie durant. Loin des ersatz et des caricatures, ces rares initiés se retrouvent subitement confrontés à l'homme qui personnifie mieux que quiconque la chose. Cette chose dont ils ne savent trop d'ailleurs, 13-louis-armstrong-250.jpgpourquoi elle les fascine à ce point.
Armstrong : l'homme fait jazz. Midas new look dont le moindre souffle, le moindre mouvement, la moindre raucité dit le jazz, est le jazz. L'enjeu est de taille. Le rendez-vous décisif. Ivres de plaisir, ces fans d'un autre âge pensent, savent, clament, que désormais, le monde ne sera plus le même. Plus jamais comme avant. Le réveil n'en est que plus douloureux lorsqu'au lendemain de ce 21 novembre qu'ils croyaient historique, la presse liégeoise, dans son ensemble, administre au trompettiste une des plus belles volées de bois vert et de noms d'oiseaux de toute sa carrière. La radicalité du propos, le caractère excessif des termes utilisés, posent question : l'ignorance peut-elle expliquer à elle seule ces déferlements ?

Ignorance : en 1934, trentenaire accompli, Armstrong n'a rien d'un débutant : aux Etats-Unis, il a enregistré, entre 1925 et 1928, une série de disques qui ont littéralement mis le jazz sur les rails, le faisant passer du statut de tradition ethnique à celui d'expression artistique. Mais si ces disques - qui restent des classiques aujourd'hui encore - ont connu un beau succès dans la communauté noire américaine (à travers le circuit des race records) ils n'ont par contre eu droit qu'à une diffusion très limitée dans l'Amérique blanche.


Diffusion plus limitée encore, fatalement, en Europe, où très peu d'amateurs de musique connaissent ne serait-ce que le nom d'Armstrong - on se souvient que, dans la première version de son mythique Aux frontières du jazz, l'écrivain belge Robert Goffin, grand propagateur de bleu devant l'éternel, mentionne à peine celui qui sera bientôt son ami et son dieu : c'est tout dire. Le 10-armstrong-goffin-250.jpgjazz dans son ensemble reste d'ailleurs peu et mal connu en Europe. Et, corollairement, peu et mal aimé. Lorsque démarrent ces curieuses années ‘30, les prophètes et les oiseaux de mauvaise augure annoncent avec force et dédain la mort prochaine de cette musique-qui-n'en-était-pas-une : à les entendre, il n'en restera dans les mémoires que le souvenir d'une mode burlesque et colorée, liée à l'enthousiasme irrationnel de l'après-guerre et des roaring twenties : quelques danses sensuelles ou gymniques, une touche d'exotisme lubrique, quelques sons dont la stridence provocante a pu, le temps d'une illusion, faire tendre une oreille bienveillante à une intelligentsia avide de nouveautés et à quelques musiciens soucieux de singularisation : une tempête, en somme, dans le verre d'eau de la musique en questionnement de ce début du XXème siècle. Pourtant, à bien y regarder, tout avait plutôt bien commencé, à Liège, au sortir de la première guerre : quelques bands noirs - le Wilson's Orchestra de Frank Withers et Buddy Gilmore, le Creole Five d'Arthur Briggs - avaient offert au public une musique plus proche du jazz authentique que tout ce qu'il aurait à se mettre sous la dent avant longtemps - avant ce concert d'Armstrong précisément. Une musique qui avait généré une onde de choc, hélas de courte durée.

 

Sous l'action des myriades d'orchestres blancs qui avaient pris le relai de ces quelques hérauts blacks, cette musique gentiment provocante était en effet rentrée dans le rang pour se muer en véhicule de danse policée. Un véhicule qui, la plupart du temps, n'avait plus de jazz que le nom. Le caractère anodin et aseptisé de ces "jazzbands" était d'autant plus facilement toléré par les ligues d'éthique musicale qu'ils n'affichaient aucune prétention esthétique et ne se définissaient que dans la sphère du divertissement, de la danse ou du music-hall. Sur les traces de Paul Whiteman, certains avaient bien tenté de donner à cette musique de prétendues lettres de noblesse à travers l'élaboration d'un jazz dit "symphonique", mais ces essais étaient trop peu crédibles pour effrayer l'establishment et de toute manière, en l'occidentalisant à outrance, ils castraient davantage encore la nouvelle musique de tout ce qui pouvait la rendre effrayante (et intéressante !).

Et voilà que débarque, donc, en ce début des années ‘30, ce nègre noir, qui, quoique présentant certaines ressemblances avec les figures inoffensives des Minstrels d'antan, semble ranimer à la fois une fièvre qu'on croyait révolue, et une vague et ancestrale angoisse, génératrice de violence verbale et d'outrance raciste. Loin du jazz édulcoré des salles de bal, la musique d'Armstrong, empêcheur présumé de ronronner en rond, réouvre les vannes de la peur. Ceux qui depuis toujours se gaussent de ces borborygmes créés par des nègres, et dans lesquels ils ne voient - fatalement - que régression et négation du concept même de musique, ont du mal à croire que cette musique de sauvages revient soudain en première ligne, et qui plus est, dans un des temples de la musique dite "sérieuse". Musique de sauvages, donc : la formule apparaît en filigrane, on le verra, dans la plupart des réactions de la presse liégeoise au concert d'Armstrong. Non seulement celui-ci surprend la critique bien-pensante qui déteste être prise au dépourvu et manquer de repères ; mais il choque et ulcère cette même critique qui s'auto-proclame protectrice de Valeurs qui ne sont évidemment pas que musicales. Choquer, valeurs : les mots sont lâchés. Car s'il y a du mépris - et de l'ignorance, et de l'arrogance, et du racisme primaire - dans les termes utilisés par les killer kritiks liégeois, il y a aussi (surtout), entre les lignes, cette angoisse face à une menace diffuse, cette peur qui n'affleure qu'à peine le conscient et qui n'en est que plus troublante. Peur de l'inconnu, peur du sauvage - peur aussi, sans doute, de cette part de sauvagerie que révéle chez les amateurs de cette musique (et, qui sait, en chacun d'entre nous ?) le plaisir pris à son écoute. Bien sûr, à l'apparition de chaque nouvelle forme de jazz (be-bop, free-jazz, rock'n roll, hip hop), on verra ressurgir ce type de déferlement et de déni. Mais rarement le discours sera aussi violent qu'il ne l'est en cet automne 1934. Sans doute parce que la ligne de rupture est alors perçue (sentie) de manière plus radicale.

Avant de passer en revue quelques unes de ces réactions de la presse liégeoise face au concert d'Armstrong, petit rappel quant à cette tournée qui amena dans notre little provincial town l'homme fait jazz - la deuxième tournée européenne en fait, et non la première comme on l'a souvent écrit. C'est en effet en juillet 1932 que le roi Louis a quitté New-York à bord du S.S. Majestic, destination Londres. Gros succès au Palladium, puis tournée à travers l'Angleterre et l'Ecosse. En octobre, Armstrong traverse la Manche et découvre Paris, mais son manager d'alors est d'une telle gourmandise qu'aucun concert ne peut être mis sur pied. Retour au pays dès le mois de novembre au terme de cette courte tournée - courte surtout en regard de la durée inusuelle de celle qui démarrera quelques mois plus tard. En juillet 1933, Louis et Alpha - sa troisième femme - embarquent en effet pour un second séjour sur le Vieux Continent, à bord de l'Homeric cette fois. Et revoici Londres. Un concert est prévu au Holborn Empire, le 5 août, suivi d'une petite tournée à travers le pays, avec à ses côtés des musiciens anglais et français. C'est par ailleurs peu après être arrivé en Europe qu'Armstrong se débarrasse enfin de Johnny Collins, son manager véreux d'alors. 9-armstrong-chante-250.jpgC'est dès lors l'agence artistique de Jack Hylton qui reprend en main cette première tournée européenne. Hylton lui trouve, en plus des concerts en Angleterre, quelques dates aux Pays-Bas, en Scandinavie et au Danemark : et c'est ainsi qu'à Copenhague, Louis est pour la toute première fois de sa carrière, filmé en concert. Kopenhagen, Kalundberg est un document d'une valeur inestimable. Alors que Rhapsody in Black and Blue, le court-métrage tourné à Hollywood l'année précédente, nous le montrait dans le rôle du Minstrel ou presque, avec sa peau de léopard et ses grimaces, le film danois nous permet d'avoir une idée de la musique qui a été proposée au public européen (et donc Liégeois) tout au long de ce long séjour de 1933-34. Même si l'orchestre qui l'accompagne n'est évidemment pas de son niveau, même si, comme le souligne Jim Collier, le film en question joue lui aussi sur le côté "folklorique" du jazz (le numéro d'Armstrong est coincé entre une prestation de Marian Anderson et un orchestre danois - Erik Tuxen - jouant un medley d'airs esquimaux !), les soli de trompette d'Armstrong, son scat sur Dinah, sa présence scénique constituent une étape décisive de l'histoire du jazz en Europe. Regarder ce film, aujourd'hui disponible en DVD ou sur youtube, reste le meilleur moyen de donner une toile de fond audio-visuelle à cette évocation de ces premiers concerts européens d'Armstrong.


Bien conseillé par Hylton, qui lui conseille notamment de limiter les singeries et de ne pas se focaliser sur les notes suraigues, histoire de soigner ses lèvres blessées, 6-contrat-250.jpgArmstrong, comme la plupart des jazzmen américains, se sent bien en Europe et il envisage même de s'installer en Angleterre. En mars 1934, Coleman Hawkins débarque lui aussi à Londres et les agents rêvent de le faire jouer dans les plus grandes salles anglaises avec Louis Armstrong. Projet hélas avorté, pour des raisons qui restent obscures aujourd'hui encore. Il quitte alors Londres pour Paris, où lui et Alpha sont hébergés par la légendaire Bricktop et le clarinettiste Peter DuConge (ancien élève du légendaire Lorenzo Tio). Louis engage le 1-paris1934-250.jpgproducteur Jacques Canetti comme manager. Qui lui permet de graver pour Brunswick quelques faces historiquement importantes elles aussi puisqu'elles constituent les seuls documents enregistrés par le trompettiste entre son départ des USA en avril 1933 et octobre 1935 . Armstrong se produit alors avec un orchestre composé de musiciens américains et antillais installés à Paris : on y trouve notamment le pianiste Herman Chitison et la danseuse Arita Day, et c'est avec cet orchestre qu'après d'historiques concerts à la Salle Pleyel, Louis débarque en Belgique à l'automne. Entre le 13 et le 25 novembre, il se produira à Bruxelles, Anvers, Liège et Gand avant de poursuivre la tournée à travers la Hollande, la Suisse, la France et l'Italie. Une tournée qui s'interrompra suite aux problèmes de lèvres de plus en plus atroces de Louis. Mais revenons à Liège et à ce concert du 21 novembre.

 

Paradoxe ; lorsque La Meuse, un des principaux quotidiens liégeois d'alors annonce le concert, elle présente Armstrong comme "le roi du Jazz", voire "le Dieu du Jazz" : et l'homme a droit à sa photo en première page. Appliqués à un représentant d'une race que beaucoup considèrent encore comme sous-humaine, cette publicité et ces titres de noblesse ont de quoi sidérer - même si l'acception humoristique n'est pas exclue : on dit bien Roi des Cons, après tout.

"Peu de Liégeois connaissent Armstrong, mais beaucoup sont amateurs de jazz, comme l'ont prouvé les concerts de Ventura et d'Hylton"

peut-on lire dans ce même journal. Entendez : jazz = Ventura, jazz = Hylton. Les organisateurs du concert espérent-il faire un coup médiatique en proposant au public ce "roi" et ce "dieu" méconnus ? Sans doute - éternel jeu de dupes entre les intérêts économiques, aveugles par définition, et les fondements idéologiques. Le public : parlons-en. La plupart des spectateurs sont au Royal ce soir là pour assister à ce qui est annoncé comme une des curiosités de la saison (pensez donc, un nègre à l'Opéra !). S'encanailler - bien à l'abri sous les dorures du site - reste une pratique porteuse de frissons pour certains, alors va pour le frisson. Mais il est tout aussi évident - et certaines des coupures de presse reprises ci-dessous en apportent la preuve indirecte - que d'autres sont venus à ce spectacle sciemment, aux fins d'écouter cette musique de nègre et non de danser sur elle. Avec, à des degrés de conscience divers, l'impression, on l'a dit, de prendre rendez-vous avec 12-joseph-satch-250.jpgl'histoire. En 1934, mon père a quinze ans et il fait partie de ces "initiés-sans-le-savoir", touchés par le jazz allez savoir comment. Issu d'un milieu modeste dans lequel la musique semble n'avoir aucune place, il a d'abord entendu le son et la phrase d'Armstrong sur les ondes de la radio familiale. Le flash. Et dès lors, à l'annonce de la venue de son idole, lui qui n'a jamais mis les pieds dans une salle de concert, met toute son énergie à réunir les quelques francs nécessaires à l'achat d'une place au pigeonnier du Royal, suscitant l'incompréhension amusée des membres de la famille, qu'il "tape" pour l'occasion ("Zèzè veut aller voir un nègre qui joue de la trompette !"). Dans cette salle généralement fermée aux gens de son monde, il va vivre un rêve dont il ne se réveillera jamais complètement : un de ces moments comme on n'en connait que quelques uns dans une vie : le son et la voix d'Armstrong bien sûr, mais aussi l'orchestre - même si ce n'est pas le meilleur qu'ait dirigé le trompettiste, loin de là -, le show, et cette impression d'être transporté "ailleurs" - un ailleurs peut-être coloré de ce substrat rebelle et inconscient qui façonne alors son adolescence à une époque où ce terme n'a pas encore été inventé. Doté d'une oreille musicale hors du commun, mon père vient, en 1934, d'entrer comme coursier aux Tubes de la Meuse, la principale industrie locale : il n'aura jamais l'occasion d'apprendre à jouer d'un instrument, et pourtant je possède une photo (microscopique mais bouleversante, et dont j'ai fini par tirer un poster) sur laquelle, dans un champ d'Engis, il fait mine de souffler dans une trompette que lui a prêtée pour l'occasion un ami membre d'une fanfare : et je peux vous jurer qu'en regardant cette photo, je peux l'entendre jouer et je peux entendre des échos de ce concert d'Armstrong dont il m'a si souvent reparlé une fois que j'ai moi même été mordu par le jazz. Un des critiques présents à ce concert ironise à propos des "ovations frénétiques soulevées après chaque audition" par une partie du public : et j'imagine trop bien ce mince adolescent aux cheveux gominés participer à ces ovations, l'oeil mouillé.

Sont-ils nombreux dans ce cas, nul ne le sait. Une chose est sûre : peu se sont exprimés sur le sujet, alors que les critiques allaient se déchaîner, une fois le concert passé. Fut-ce pour, vingt ans plus tard, lorsqu'Armstrong sera devenu une incontestable star populaire, se souvenir avec émotion de ce concert auquel ils se vanteront d'avoir eu la chance d'assister ! En attendant, en 1934, le massacre est général et sans appel : et il se déploie dans l'ensemble de la presse, quelle que soit sa couleur politique - à la décharge éventuelle des chroniqueurs issus de journaux de gauche, rappelons cependant que la musique jazzy, contrairement au jazz des origines, que personne ne connaît, se joue alors le plus souvent dans des lieux réservés à des sphères sociales privilégiées et est donc connoté de la sorte. Mais une fois encore, l'enjeu est ailleurs.

"Je ne suis certes pas un amateur de jazz, écrit le chroniqueur du Journal de Liège, " mais la prestation de ce soir m'en a dégouté à jamais. Il y a des gens qui appellent ça de la musique; Non, ce n'est pas de la musique, c'est du jazz ! "

Info importante, le jazz n'est donc pas de la musique. Une assertion délirante à laquelle il ne me serait toutefois pas impossible d'adhérer à condition d'y ajouter un mot : trois lettres qui viendraient non la nuancer mais la renverser cul par dessus tête : le jazz n'est pas que de la musique. Ainsi transformée, cette phrase devient tout simplement une des thèses centrales de ce livre. Mais n'anticipons pas. Le Journal de Liège semble, lui, adhérer sans condition à la non-musicalité du jazz puisque dans son agenda musical, il annonce les manifestations de tous les jours de la semaine, sauf celle du mercredi, soir du concert d'Armstrong. En lisant son compte-rendu, on comprend évidemment mieux la teneur de ce boycott :

"(Armstrong est un) pithécanthrope en smoking, (doté d'une) sensualité bestiale (et d'une) animalité primitive, (aux) yeux fous, injectés, splendide de hideur sauvage"

Malgré l'utilisation ambigüe du terme "splendide", ce chroniqueur nous fait pénétrer au coeur même du problème. Si le jazz n'est pas digne d'être considéré comme de la musique, c'est parce que ceux qui la jouent - les Noirs - ne sont pas humains - ou, ce qui revient au même, sont des sous-humains (sauvages), des pré-humains (pythécanthrope, primitive), des para-humains (yeux fous) voire des animaux (animalité, sensualité bestiale). Mais la palme revient à la Wallonie, journal socialiste, qui cumule ces appréciations sur l'humanité d'Armstrong et la musicalité du jazz, avec quelques considérations sur le public, qui en prend pour son grade lui aussi :

"Louis Armstrong, dit "Le roi du Jazz". Nous hésitons à écrire sous la rubrique "musique" le compte-rendu de la séance qui a eu lieu ce mercredi au Royal. Nous croyons Armstrong incapable de faire une gamme proprement. Il chante avec une voix de cabestan rouillé et pousse des cris sauvages qui accrochent des applaudissements à un public de snobs probablement habitué des "dancinches", excusez l'orthographe, et qui veut en avoir pour les 60 F donnés pour un fauteuil. Armstrong nous a écorché les oreille pendant près de deux heures. Le pianiste, Herman Chitison, a joué, en parfait mécanicien du piano, deux morceaux qui furent applaudis et bissés par un public qui n'entend probablement goutte à la bonne musique"

On pourrait gloser longuement sur ce texte d'anthologie. Soulever, par exemple, la problématique des notions de "gamme" et de "proprement" : de fait, on le verra, selon les critères de nos musicologues éthiques, Armstrong et les jazzmen ne jouent en aucune manière proprement et en outre, leurs gammes présentent avec les nôtres des différences notables (blue notes, inflexions) ; ce qui nous ramènerait à l'ignorance, si le ton qui suit n'était lui, de nature strictement idéologique. Et cette voix de "cabestan rouillé" ? Ne connaissant pas grand chose en cabestans, je peux difficilement juger de la pertinence de la comparaison : ce qui est sûr, ici encore, c'est que les critères sont faussés d'entrée de jeu : à l'aune de la musique classique, il est clair que le timbre d'Armstrong a de quoi rebuter : il incarne tout ce que l'éducation musicale (et idéologique) occidentale nous apprend à détester et à rejeter - cette trituration du son que l'Afrique a offert au herman-chitison-250.jpgjazz et qui permet d'être tellement expressif, ce grain, également d'origine africaine, et qui permet à chaque soliste d'être tellement reconnaissable et unique. Quant aux cris de sauvages, ils tranchent eux aussi, et comment, avec la réserve des interprêtes habituels du Royal. Plus étonnant est le qualificatif de "mécanicien" atttribué à Herman Chitison : entend-on par là qu'il dispose d'une certaine qualification mais qu'il en use de manière automatique ? Un comble quand on sait l'implication personnelle et la distance par rapport aux normes et à la "mécanique instrumentale" justement, qui caractérisent les jazzmen (et notamment Chitison, qui, sans être un génie, est bel et bien un interprête de jazz, doté d'un certain sens du swing (mais que peut signifier ce mot en Belgique, deux ans avant le déferlement de la Swing Craze ?). Et c'est maintenant au public de morfler. On lui reproche avant tout de réagir : de s'exprimer ; de sortir de la réserve dans laquelle il est sensé se confiner ; de la désimplication qui doit être la sienne par rapport à la création musicale, en tout cas dans ce qui se voit et s'entend. Je ne sais comment s'est manifesté ce public liégeois que j'imagine quand même assez mal grimper sur les sièges en 1934 comme il le fera vingt ans plus tard pour Bechet ou Hampton, puis pour Bill Haley ; mais au pays du "rien dit, rien frémi", il n'en faut pas beaucoup pour être jugé délinquant, et quelques frémissements adolescents, justement, devaient suffire à s'attirer l'opprobre : à être jugé comme un hors la loi aux antipodes de la bienséance de rigueur dans un temple de l'art noble - la communication entre public et musiciens, le call and respons, autant de notions qui seront abordées plus loin, et dont n'ont aucune notion nos chroniqueurs. Voilà donc 11-armstrongradio-250.jpgChitison applaudi et bissé, et le grand singe provoquant l'émoi et l'enthousiasme chez des individus qui, mais c'est bien sûr, ne peuvent dès lors, être que snobs : le retournement de sens est d'ailleurs jubilatoire quand on y réfléchit bien, le snobisme en question étant très exactement à l'opposé de l'endroit où le chroniqueur pense le débusquer : dans ses propres considérations, et dans l'attitude qu'il monte en valeur absolue ! Restent les dancinches (on échappe au "dansinge", sans doute n'y a-t-il pas pensé) : après les modes américaines des années ‘20 et l'invasion des capitales européennes par ces lieux d'un nouveau genre où l'on danse et boit sur le jazz, le politiquement correct des thirties ne peut plus voir dans ces mêmes lieux que l'image de la déchéance et de la décadence. En dix lignes, ce chroniqueur a tout dit ou presque de la manière dont le jazz sera vilipendé par la critique bien-pensante et par une idéologie qui oscille entre le conformisme et le fascisme ordinaire. Ce jazz qui, d'ailleurs, sera toujours générateur d'angoisse pour les pouvoirs forts, qu'ils soient de gauche ou de droite. Ce jazz qui, à l'inverse, après avoir servi la communauté noire dans ses luttes les plus basiques, sera métaphoriquement adopté par d'autres minorités. Le jazz serait-il une musique politique ? Question qui en rappelle une autre, générique et vieille comme le monde : l'art peut-il servir une cause ? D'autres dossiers tenteront sans doute prochainement de répondre à ces questions. D'ici là, fermons ce chapitre avec un extrait d'un article de Lucien Rebatet dans l'Action Française en novembre 1934 à la suite d'un des concerts d'Armstrong à Pleyel : sous la plume de ce chantre de l'extrême droite française, on peut lire ces lignes finalement assez proches des extraits de presse liégeois :

"Ecouter et voir Louis Armstrong deux heures durant, c'est très vite d'une monotone puérilité. La fameuse improvisation hot consiste à faire tourner indéfiniment dans une trompette ou un saxophone un tronçon d'air de trois ou quatre notes au plus. Cet exercice demande simplement du souffle et la connaissance de quelques procédés rudimentaires d'harmonie que les exécutants se repassent fraternellement. Il pourrait être assez curieux de voir des nègres rouler des prunelles hagardes, vibrer et se trémousser sous les pulsations de la batterie comme du tambour ancestral. On s'y est laissé prendre deux ou trois fois. Mais on a découvert depuis, sous les dehors de ces transes paniques un assez grossier chiqué, un cabotinage à peu près invariable auquel Armstrong lui-même n'échappe pas. On s'est beaucoup ennuyé "

Armstrong reviendra à plusieurs reprises à Liège dès la fin des années ‘40 et il y recevra à chaque fois un accueil bien différent, y compris, on l'a dit, de la part de ces mêmes journalistes qui l'avaient assassiné en 1934. Tandis que de nouvelles générations de journalistes assassinaient de nouvelles générations de musiciens qui osaient s'attaquer aux nouvelles "musiques de sauvages" - boppers, rockers, musiciens free... Mais le fait que le Roi lui-même ait été crucifié de la sorte donne à réfléchir sur la création musicale et la manière dont cette création passe le mur des medias et du public. N'empêche, qu'est-ce je donnerais pour remonter le temps jusqu'à ce 21 novembre 1934 afin d'assister en live, à côté de mon adolescent de père, à ce déboulé de pythécanthropes et de cabestans rouillés.

JPS, juillet 2010                           

 

 

 


 

 

Dernière mise à jour : ( 03-01-2012 )
 
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