CHRONIQUES 10/2008 Bart Defoort : Sharing stories on our journey (De Werf 072)
Bart Defoort, Emanuele Cisi (ts) Ron van Rossum (pn) Nic Thys (cb) Sebastiaan de Krom (dms)
 Lorsque la jeune génération des Flemish Young Lions (ces saxophonistes nés dans un mouchoir de poche entre 1964 et 1967) est apparue sur la scène belge au milieu des années ‘80, on retint d’abord les noms d’Erwin Vann, Kurt Van Herck ou Frank Vaganée. Un peu plus tard, il y eut le choc Jeroen Van Herzeele et Ben Sluijs. Si les débuts de Bart Defoort ont été plus discrets, on peut se demander si, en 2008, ce n’est pas lui qui, l’air de rien, sous sa modestie et sa gentillesse naturelle, n’est pas en train de prendre la tête du peloton. La sortie de ce troisième album personnel (après Moving en 1997 et The Lizard Game en 2003) va en tout cas largement dans ce sens. N’y allons pas par quatre chemins, voilà sans doute un des plus beaux disques sortis en Belgique ces dernières années. J’ai toujours pensé que les meilleurs jazzmen étaient ceux qui avaient derrière eux une connaissance de l’histoire et des racines - pas pour les ressasser bien sûr, ni pour rejouer telles quelles les musiques d’hier, mais pour la force qu’elles confèrent à l’élaboration d’un style personnel et original. Cet album rend hommage sinon aux standards (quoique trois d’entre eux referment magistralement le voyage) du moins à leurs structures et à leur feeling harmonique qui ont servi de point de départ à Bart Defoort pour ses nouvelles compositions (Alma la Diva, Keys to the kingdom etc). Dialoguant de manière jubilatoire avec son collègue italien Emanuelle Cisi (qu’on avait déjà vu et entendu aux côtés de Nathalie Loriers il y a quelques années), déployant une aisance et une générosité de son peu banales (cfr Easy living) Bart confirme la radicale maturité - son, phrasé, articulation, groove - à laquelle il est parvenu aujourd’hui. A ses côtés, une impeccable section rythmique qui nous permet de retrouver un Ron Van Rossum qui s’était fait rare ces derniers temps, un Nic Thys solide et inventif et un Sebastiaan de Krom revenu de ses aventures aux côtés de Jamie Cullum (écoutez swinguer The way you look tonight et vous saurez ce qu’est une grande section rythmique). Une séance décontractée et inspirée d’où se dégage un jazz intemporel et contemporain. Indispensable !
La Longue Nuit de Chet Baker, James Garvin, Denoël. Est-il vraiment nécessaire de connaître la vie d’un artiste pour apprécier son œuvre ? Le livre de James Galvin a au moins le mérite de soulever cette question… Si la démarche de l’auteur n’était sans doute pas de verser dans le voyeurisme, il arrive que l’on se sente mal à l’aise face à cette immersion dans la vie privée du trompettiste. Vu le volume de l’ouvrage (402 pages de récit) au contenu plutôt glauque, ce malaise finit par devenir un peu encombrant. Malgré cela, il faut reconnaître que cette biographie est assez complète. On sent un sérieux travail de recherche. Il y a aussi des choses assez intéressantes, comme les anecdotes relatives aux séances d’enregistrement, ses rapports avec Bird, la « compétition » West Coast - East Coast, Etc … Mais l’intérêt de ces choses relève surtout du domaine musical. Combien de fois il se piquait par jour, combien d’argent il a dépensé en drogues, la manière dont il manipulait certaines personnes, sa démission paternelle, la violence envers ses compagnes, tout cela est décrit en long et en large et vous amène malgré vous à un jugement sur sa personne. Et c’est peut-être cela le plus dérangeant : se retrouver à désapprouver les comportements de quelqu’un dont vous appréciez la musique. Pourquoi l’ai-je lu alors ? Pour faire une chronique dans ce bulletin, sans quoi, après une cinquantaine de pages j’aurais bien refermé définitivement ce livre pour écouter un disque de Chet Baker. (S.P.)
Noire, la neige, Pascal Rannou, Parenthèses 2008. Biographie largement imaginaire, empruntant parfois les ressources de l’improvisation et de la digression, Noire la neige, permet de redécouvrir le destin singulier de Valaida Snow (1903-1956), chanteuse et trompettiste de jazz américaine aujourd’hui oubliée, et dont la carrière fut brisée par son séjour en camp de concentration en Europe durant la Seconde Guerre mondiale. Elle a joué et/ou enregistré avec Earl Hines, Count Basie, Teddy Weatherford, Willie Lewis, Fletcher Henderson, Bill Coleman, Django Reinhardt...». Très chouette roman (car il s’agit bien d’un roman à part entière) de Pascal Rannou qui dépeint un portait original et émouvant de cette femme de caractère. Issue d’un métissage, Valaida doit subir un racisme permanent et c’est donc dès sa plus tendre enfance qu’elle est confrontée à la rudesse du sud au début du 20è Siècle. Ce qui la pousse à la fin des années 30 à émigrer au Danemark avec son orchestre entièrement féminin, pour finir déportée par les nazis en tant que ressortissante noire. Sa vie se terminera au sortir de cette expérience, malade et fortement amoindrie. Il nous reste aujourd’hui le souvenir de sa rayonnante beauté et de son jeu de trompette inventif et intense, ainsi que le beau livre de Pascal Rannou. (C.C)
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