1992. Aucun concert prévu ce soir. Glander quelques heures d’un bistrot à l’autre. Ou, pourquoi pas, aller refaire le monde en fumant un pétard avec Frère Jacques, jésuite reconverti (ou pas) en jazzman. Il pleut. Et je sais déjà qu’au cours de cette visite impromptue, Jacques oubliera de faire tourner le joint et se la jouera philosophe, me parlant de notre situation géographique, l’un sur les hauteurs de la rive droite, l’autre de la rive gauche, jamais bien loin de Liège, mais ayant la chance de pouvoir nous retrancher, si le vent tournait, sur notre toit nietzschéen. Il pleut. Quelques maisons plus loin, il y a de la lumière chez Bernadette Mottart. Si Jacques n’est pas là — ou s’il picole au bistrot d’en face — je pourrais toujours refaire une autre partie du monde en fumant un pétard avec la représentante officielle de Mars sur Terre. Mais je vous parle évidemment d’un temps que les moins de trente ans etc.

 

2022. Presque trente ans que Jacques Pelzer a replié son saxophone, un après-midi d’août 1994, alors qu’il se préparait, avec son ami Guy Masy,  à nous rejoindre à ce festival de Gouvy auquel, Claude Lentz ne manque jamais de le répéter, il avait donné une sérieuse impulsion, comme certain Hollandais Volant un peu plus tard. Avec la disparition de notre Jack the Hipster à nous (dans le nord du pays, l’étiquette désignait plutôt le saxophoniste anversois Jack Sels), on ne peut pas dire que le monde ait changé, faut rien exagérer, mais les habitudes du petit cénacle du jazz à Liège, elles, ont basculé vers des lendemains qui, pour faire court, se sont mis à chanter différemment. Qui contesterait qu’il y a eu un avant et un après ce damné 6 août 1994 ? Seul survivant des trois géants (Bobby Jaspar et René Thomas l’ayant précédé depuis pas mal de temps déjà, out of this world), Jacques était tout à la fois l’icône, l'emblème, le symbole et la mascotte du jazz ardent. Ne plus voir, à la fin de chaque concert, son incontournable petit bonnet apparaître pour la jam qui, en ces temps reculés, faisait office de troisième set, ça avait été comme un petit tsunami bleu. Qui en annonçait bien d’autres. 

Pour les plus de trente ans qui ont eu la chance de connaître le maître dans son antre, in illo tempore, chaque mercredi soir passé au Jacques Pelzer Jazz Club, reste source de profonde émotion – la pharmacie devenue restaurant, le salon et la salle à manger transformée en salle de concert, le garage en studio, la cuisine en bar, l’annexe en cuisine, la chambre de Chet, le jardin et j’en passe. Comme d’autres, de moins en moins nombreux évidemment, je me complais volontiers dans les souvenirs doux-amers de ces jams improvisées, de ces rencontres improbables (Chet, Jon Eardley et tous les autres). Passons. Sur la nostalgie, mais pas sur la musique. Qu’il convient de faire réécouter à ceux qui n’ont pas eu la chance de l’apprécier en direct, et spécialement de ces disques jamais réédités comme il se doit, de ces captations tv, de ces centaines de cassettes au son douteux. Décembre sera pour nous (et pour vous, on l’espère) une fin d’année marquée par Jacques Pelzer.

 

Projections, écoute de disques rares, photos, affiches…
Les archives de la Maison du Jazz vont émigrer pour un soir, direction l’Hôtel Pelzer
— comme on appelait autrefois, devinez pourquoi, la maison du Thier à Liège.
Le tout sous le sourire jésuito-sceptique de notre Jajacques. Ça se passera le 16 décembre. On vous y attend !
 


JPS