“This is like finding a new room in the Great Pyramid” 

Theodore Walter “Sonny” Rollins a parlé. Hugh ! Rien à ajouter ou presque. Comment mieux terminer une saison et en ouvrir une nouvelle qu’en découvrant une nouvelle chambre dans la Grande Pyramide ? Kheops/Impulse même combat. Le sachem a parlé. Quel jazzman, sinon Sonny Rollins pouvait se prononcer avec une telle autorité face à un tel cadeau des dieux. Rollins qui, dans les années ‘50/’60, avait été le principal rival/ami du dernier géant de l’histoire du jazz (je détestais cette formule il y a quinze ans, je commence à l’accepter aujourd’hui, mais on en reparlera une autre fois). “A new room in the Great Pyramid”. Vous l’avez compris, c’est bien de John Coltrane qu’il s’agit.  Both directions at once – The lost album. Le Coltrane qu’on n’attendait plus. On s’est si souvent enthousiasmé en découvrant des alternate takes d’un intérêt presqu’aussi relatif que les false starts qui complétaient le tableau, on a si souvent remercié les pirates lorsqu’ils sortaient de leurs boites à malice des captations live au son souvent limite pourri. Et voilà que nous arrive – merci, Ravi Coltrane, merci Bob Thiele, merci Rudy Van Gelder !  - la séance la plus improbable et la plus jubilatoire qu’il ait été possible d’espérer. Une séance qui, cerise sur le gâteau bleu, date de 1963, une des années les moins boulimiques du quartet, côté enregistrements studio en tout cas. Un VRAI nouvel album du quartet de Coltrane (pour ceux qui reviendraient tout juste d’un mini-trip à Proxima du Centaure, Mc Coy Tyner, Jimmy Garrison, Elvin Jones).

1963. Le 7 mars, après un début d’année passé au Showboat et au Birdland, le quartet enregistre, chez Van Gelder, l’album mythique (mais marginal) qui associe Coltrane au crooner Johnny Hartmann. Ça, on connaît. Mais la veille, le 6 mars donc, a eu lieu une séance marathon sortie des mémoires et dont on ne possédait jusqu’à présent qu’un titre, Vilia, apparu, allez savoir, sur deux anthologies : The definitive Jazz Scene vol 3 et From the original Master Tapes. Après, viendront, d’avril à juillet, les séances avec Roy Haynes, Elvin étant en “villégiature” pour quelques temps; retour d’Elvin pour Newport puis pour le fameux Live at Birdland; une tournée européenne à l’automne, l’enregistrement d’Alabama en novembre; et la TV de décembre. Point. Du coup, entre, d’une part, Out of this world et les Ballads de 1962, et de l’autre, les monuments de 1964 (Crescent, A love Supreme), un vide relatif que vient combler ce CD lumineux (augmenté dans l’édition de luxe d’un deuxième disque, constitué d’alternate takes). Un chaînon manquant et la marque évidente de la maturité à laquelle est parvenu ce quartet unique en 1963. “When we got into the studio, we liked to capture the live effect, just like we were playing live somewhere”(Tyner). Du studio qui sonne comme du live ? Le même feeling et la même intensité en tout cas, avec en plus, la qualité de l’enregistrement. Et en prime, un programme qui est tout sauf une resucée d’albums existants. L’heure n’est pas à l’analyse détaillée. A noter tout de même les 12 minutes fascinantes de Slow Blues qui, à elles seules, suffiraient à vous obliger à vous procurer cet album.

2018. A une époque où, hélas, les grands disques sont devenus une denrée rare (je ne parle pas des bons disques ni même des disques excellents, qui continuent à être édités en masse, je parle des “grands” disques, ceux qui peuvent changer votre vie), putain, qu’est-ce que ça fait du bien de retrouver l’émotion qui nous étreignait jadis à chaque sortie d’un nouveau Coltrane (ou d’un nouveau Ferré ou que sais-je) ! Au début d’une nouvelle saison de la Maison du Jazz qui s’annonce explosive, l’idée n’est évidemment pas de jouer au jeu pourri du “C’était quand même mieux avant”. Mais tout simplement, avant de profiter des dernières sorties de Kamasi Washington, Fred Hersch, Marc Ribot ou Cecil McLorin Salvant, de jouir sans modération aucune de quelque nonante minutes de bonheur absolu. Bonne saison à tous ! J’y retourne !

 JPS (ébloui)