Uchronie. Vendredi 27 mars 2026, Donald (le veau,
pas le canard) cède à une de ces lubies dont il est
coutumier et décide, pour le fun, de changer de cible:
au lieu de s’en prendre à l’Iran ou au Liban, il envoie
ses avions bombarder Liège et plus particulièrement
le quartier St-Jacques. Sans le savoir, Mr MAGA fait
d’une pierre deux coups. Explosion. En quelques
secondes, le Président du pays du jazz vient de
décimer quasi toute la communauté bleue de
Belgique — et on sait que les dictateurs (sans doute
dans tous les univers parallèles) ont en horreur ce
panier malodorant de liberté et de solidarité qu’est le
jazz. Bingo.
Fin de l’uchronie. Pas d’avion américain sur Liège ce
27 mars, mais une infinie tristesse qui s’écoule,
comme un fleuve de musique, dans les travées de la
seule église de style gothique flamboyant de la ville.
Les chants les plus beaux sont les plus désespérés.
Musiciens, organisateurs, mélomanes sont là pour
offrir à Steve Houben un dernier hommage. Près de
deux heures et demie de musique, de poésie et de
témoignages – les amis, la fratrie Houben, les
enfants,lespetits-enfants(quiappelaientSteve«Grand
Père Steve », GPS, acronyme qui disait à quel point
l’homme était leur guide). Jean-Pierre Froidebise,
Robert Delcour, Pirly Zurstrassen et quelques autres
apportèrent un lot de souvenirs et de visions de
celui qui, après la mort de Jacques Pelzer, était
devenu l’icône du jazz liégeois (et pas que).
Côté musicos, il y avait (liste non limitative)
Michel Herr, Richard Rousselet, Robert Jeanne,
Fabrice Alleman, Alain Pierre Jean-Pol Danhier,
Charles Loos, Jean-Louis Rassinfosse, Jacques
Pirotton, Bojan Vodenitcharov, Stéphane Martini,
Pascal Mohy, Quentin Liégeois, Sam Gerstmans,
les musiciens de Panta Rhei, et jusqu’à Serge
Lazarevitch venu spécialement de Montpellier !
Le peak émotionnel de la cérémonie arrivera au
moment où, accompagnant le départ du cercueil,
les musiciens entameront une version en crescendo
d’Enfance. Quentin Liégeois nous avait pourtant dit
dans son intervention que, comme Bechet avec
Petite fleur, Steve en avait un peu marre qu’on lui
demande systématiquement de jouer ce qui était
sans doute sa composition la plus connue. Il n'y
aura pas échappé, mais je suis prêt à parier mon premier
chapeau de paille qu’il aurait adoré ce moment: ceux
qui ne jouaient pas chantaient et je peux vous dire que
les larmes coulaient comme la musique.
Exercice. Résumez Steve Houben en un mot. Des
dizaines de mots me viennent évidemment à l’esprit,
certains plus bateaux que d’autres (générosité,
sensibilité, humour, poésie...), mais celui qui, pour moi,
désigne mieux que tous les autres le personnage et le
musicien qu’était Steve est le mot «curiosité». Dans le
meilleur sens du terme évidemment: plusieurs
intervenants le soulignèrent, Steve était curieux de tout.
«On potche so tot» comme le disait René Thomas à
Jacques Pelzer. Il voulait tout essayer, se partageant
entre la flûte et le sax, entre le jazz (tous les jazz), le
classique et les musiques du monde. Sans oublier la
littérature et la poésie évidemment. Doutant parfois de
cette pluridisciplinarité — que dans ses moments
sombres il voyait comme une «dispersion» — il disait
volontiers (et pas qu’à moi) qu’il aurait peut-être dû se
spécialiser davantage dans un instrument (l’ange ou le
démon comme il désignait la flûte et le saxophone). Qu’il
aurait peut-être dû choisir un style une bonne fois pour
toutes. Vœu pieux: jamais l’insatiable curiosité de Steve
n’aurait pu renoncer à l’un pour l’autre, à la proie pour
l’ombre, à la couleur pour le noir et blanc: il aimait trop
surprendre, nous surprendre et, plus encore sans doute,
se surprendre.
JPS