“I can’t imagine my life or anyone else without music”

(Alan Lomax)

 

Bu une ou deux bières avec un vieil ami perdu de vue. Piccolé quelques heures avec le temps qui passe. Avec le temps qui reste - tiens, c’est pas Reggiani qui manque d’air là-bas, à la terrasse ? Ranimé quelques fantômes et quelques nostalgies. Re-commandé une bière. Comparé, en bons apprentis vieillards, nos petits soucis de santé. Comptabilisé nos morts. Regardé passer les vivants. Fait le compte de nos enthousiasmes et de nos petits enfants. Une petite bière ? Digressé allègrement, comme au temps d’avant le temps sur les sujets les plus étranges (des présocratiques à la biologie quantique – eh oui, ça existe). Commandé une dernière (?) bière. Et enfin, sans spacecake à la clé, abordé le sujet qui nous réunissait jadis, à l’heure des fanzines et des mini-cassettes : la musique. A l’époque, nos goûts divergeaient : notre passion non. Surprise donc lorsque l’ami en question me dit ne plus jamais écouter de musique. Jamais. Never. Plus une note. Comment imaginer ça ? En retournant en dodelinant à mes pénates, j’ai tenté, en vain, d’imaginer ma vie sans le toucher de Wynton Kelly ou de Hank Jones. Sans les triolets de Parker ou les coulées de notes de Coltrane. Sans le velours de Johnny Hodges ou le désespoir de Billie. Sans les blue notes et le silence rebelle de Monk. Rien à faire : ça reviendrait à vivre avec une seule jambe. Un demi-cerveau. L’ami en question ne semble pourtant pas s’en porter plus mal : tant mieux. N’empêche, entre le silence de Monk et le silence tout court, il y a comme une marge assourdissante. Une évidence qui se transforme soudain en point d’interrogation.   Bu une ou deux bières avec un vieil ami perdu de vue. Pris quelques risques – comme à chaque voyage temporel . La chronosphère – même pour un amateur vaguement éclairé de science-fiction – est l’outil le plus sûr lorsqu’il s’agit de basculer tête baissée dans une mélancolie sans fond. Sons, images, phéromones, touchers fantasmés. Bon sang. Souvenirs d’hier, d’avant-hier, d’il y a des siècles. Saphirs des premiers 45 tours s’usant sur un Teppaz, papier beige des premiers livres de poche fauchés avec la peur au ventre dans un grand magasin, sentiments à sens unique sur fond de musique d’auto-scooters (Tommy James and the Shondells), premières larmes versées en terminant pour la première fois Les Possédés, en écoutant pour la première fois Les Passantes, en regardant pour la première fois L’important c’est d’aimer, en jouissant pour la première fois du son de Chet Baker en club.  Oh, je sais, à côté du deuxième amendement américain, à côté de DAECH ou des cathos intégristes, à côté de cet enfoiré de Trump ou du gnôme lanceur de bombes, ces états d’âme ne font guère le poids. On remet les choses à leur place et on mesure la chance qui est la nôtre : famille, amis, boulot  - pas assez de pognon pour devenir crétin, mais suffisamment pour ne pas finir à la rue. N’empêche. Toujours ce bon dieu de “n’empêche” qui, malgré Wild Man Blues, Lover Man ou Concerto for Billie the Kid, fait qu’on a un peu de mal à croire au nirvana. C’est peut-être mieux comme ça après tout. Bu quelques bières avec le temps qui passe. Commencé la lecture de Treize façons de voir de Colum Mcann. Continué à chercher frénétiquement les disques de 1958. La vie c’est comme une dent. Pas pressé pour autant qu’on vous l’arrache, nom de dieu.  JPS