Les ateliers culinaires de la Maison du Jazz vous proposent, en ce mois d’avril-ne-te-découvre-pas-d’un-filet-de-sol-mineur, une « Cassolette de fruits étranges nappés de sauce Choraline et relevés d’épices maliennes ». Vous nous en direz des nouvelles !

1937. Abel Meeropol, jeune instituteur blanc membre du parti communiste américain, écrit sous le pseudonyme de Lewis Allan, un poème qu’il publie dans le magazine New Masses puis qu’il met en musique. Il la propose à la seule chanteuse qu’il juge capable d’en extraire toute la puissance poétique et toute la douleur : la chanson en question, Strange Fruit, est la première à être ouvertement consacrée à la dénonciation du lynchage et la chanteuse s’appelle Billie Holiday. Celle-ci hésite, puis finit par accepter : quoique sa firme de disques (Columbia) refuse de l’enregistrer et qu’elle soit interdite sur les ondes, Billie fera de cette chanson SA chanson, la chanson de sa vie. De la version d’origine, finalement éditée en 1939 par le label indépendant Commodore à l’ultime et déchirante version live à Londres en 1959, chacune de ses interprétations porte la marque de sa propre existence, des humiliations et des violences qu’elle eut à subir. Et du coup, j’ai longtemps refuse, par principe, les reprises de Strange Fruit par d’autres chanteurs ou chanteuses – j’estimais sans doute que la chanson appartenait à Billie et que toute reprise serait assimilable à une sorte de crime de lèse Holiday. Puis petit à petit, j’ai découvert les superbes versions de Nina Simone et de Carmen Mc Rae et j’ai changé d’avis. Pour réaliser finalement qu’à toutes les époques et dans tous les styles apparentés de près ou de loin au jazz, Strange Fruit avait incarné la résistance au racisme : versions soul, rock, reggae, punk même, hip hop… Je me suis même laissé aller, à une certaine époque, à consacrer un feuilleton radiophonique à cette chanson pas comme les autres et à en commettre moi-même un arrangement pour voix et jonglerie dans le cadre d’un spectacle de Stavroguine.

 

2012. Fabrizio Cassol sort, sur le label Blue Note, l’album Strange Fruit, dédié à la voix. Y figurent une version de la chanson de Meeropol chantée par Claron McFadden, et juste après une deuxième version, intitulée Strange Fruits (au pluriel donc) avec en renfort le groupe vocal bruxellois La Choraline, la rythmique d’Aka Moon et un groupe africain dirigé par Baba Cissoko. Je l’avoue avec d’autant moins de gêne que Fabrizio est un ami de toujours ou presque, ce disque – et ces versions en particulier – m’ont d’abord gêné. Perturbé. J’avais plus que jamais cette sensation de trahison, d’autant que le traitement des voix était quasi l’antithèse de la manière dont chantaient Billie, Nina Simone et les autres. Après plusieurs essais, le disque se retrouva dans une étagère en attendant des jours meilleurs. Et les jours meilleurs ont fini par arriver il y a peu lorsque, réécoutant le Strange Fruits (au pluriel) à l’occasion d’une conférence sur Billie Holiday, je sentis comme un déclic. Je la réécoutai une fois, dix fois, vingt fois jusqu’à en être littéralement obsédé. Cette sorte d’universalité produite par les voix occidentales, l’arrivée des Akamooniens (Fiorini, Hatzi, Galland) et, sorte de caution africaine, l’intermède africain des nguni et des voix de Baba Cissoko and cie, avec en bonus quelques allusions subtiles à la passion selon Saint Mathieu, tout cela, qui chez tout autre, aurait été du plus haut ringard, collait sous la plume du Serésien et Citoyen du Monde Fabrizio Cassol. Ecoutez moi ça en attendant la sortie du Box de 25 CD’s d’Aka Moon (prévue pour octobre), et on reparle autour d’une bière. JPS

PS : Au moment où j’écris ces lignes, voilà qu’apparaît sur le bureau de ma collègue squatteuse de nouveautés, une réédition de ce Strange Fruit. Renseignements pris, Fabrizio, suite à des démêlés divers entre firmes de disques et distributeurs, a récupéré les droits de son disque et l’a ressorti sur le label Outhere, dans sa propre collection Instinct. Foncez donc !